Les secrets de l'artiste

Interview intéressante où Tommy Emmanuel nous livre les secrets de son apprentissage...

Vous avez commencé à jouer de la guitare très jeune - vous souvenez-vous ce sur quoi vous avez travaillé lorsque vous avez commencé ?

TE - Je me souviens de tout. La première chose dont je me souvienne, c'est d'avoir appris les accords, à battre la mesure, et comment passer d'un accord à l'autre quand j'ai débuté. La plus grande difficulté, c'était de changer d'accord en restant dans le rythme. C'était la première chose que ma mère m'a montré quand j'avais 4 ans. Ce n'est pas avant l'âge de 20 ans ou quelque chose comme çà que j'ai compris les demi mesures, les mesures à deux temps, les mesures à cinq temps et tout ce genre de trucs. Ce sont les notions élémentaires... J'ai aussi appris les structures des chansons. J'ai appris une méthode qui m'a vraiment aidé à comprendre les chansons en recherchant les motifs dans les chansons, déterminant ainsi que la construction de telle strophe est une section de type "A", suivie d'une autre section de type "A", vient ensuite le refrain, qui est une section de type "B", ce qui veut dire qu'un enchaînement A-A-B signifie strophe-strophe-refrain. On revient ensuite une seconde fois à une section de type "A" puis à une "B", suivi du pont [bridge] qui est une section de type "C", au changement de gamme, etc... J'ai ainsi appris tous ces trucs de base, qui sont vraiment importants. Et à la vérité, tout cela a vraiment aidé une personne comme moi, qui joue tout à l'oreille. Cela m'a réellement aidé à apprendre les choses rapidement. Juste en utilisant ces principes de base.


 Pensez-vous avoir beaucoup transcrit, pas forcément en les notant, mais en apprenant des chansons et des solos à l'oreille - tout en mettant au point votre technique de "finger picking" et votre manière de gratter les cordes ?

TE - J'ai aussi fait cela toute ma vie durant, mais je parle plus précisément de l'apprentissage d'une nouvelle chanson, et quand mon frère [Tommy parle de Phil Emmanuel, qui est également un guitariste incroyable] voulait apprendre une nouvelle chanson, je devais trouver les meilleurs accords, travailler et mettre au point la meilleure rythmique pour lui. , Tu sais, ce genre de trucs était mon boulot. Quand je m'attaquais à Chet Atkins, Merle Travis ou Jerry Reed, je parvenais un peu à comprendre ce qui se passait, quoique pour certains morceaux de Jerry Reeds - ils étaient incroyablement difficiles, mais contenant un tas de trucs de Chet - je parvenais à les mettre au point, mais pas forcément de la manière la plus juste. Quand j'ai finalement rencontré Chet, je lui ai demandé de me montrer certaines choses avec lesquelles je luttais pour finalement me rendre compte que j'avais essentiellement essayé de les jouer de la manière difficile. Il y avait un tas de manières plus faciles de faire les choses. Cela a été une grande leçon pour moi, de toujours rechercher la manière la plus facile de jouer une chanson, de coller au maximum à la mélodie et aussi de trouver la bonne clé pour jouer une chanson, clé grâce à laquelle vous pouvez obtenir le plus de notes ouvertes possible, et faire en sorte que la mélodie soit agréable. Tommy et Phil Emmanuel

 

  De nos jours, des tas de guitaristes utilisent Internet pour trouver des tablatures (qui sont invariablement fausses) et je trouve que c'est difficile de les convaincre que tous les grands guitaristes ont appris un tas de choses à l'oreille.

TE - J'ai tout appris à l'oreille. Je n'ai jamais lu une seule partition de ma vie, ni même le moindre bout de tablature. Mais j'ai plusieurs livres ! [rires]

 

N'avez-vous jamais été tenté d'apprendre la théorie et la notation?

TE - Je peux le faire plus rapidement à l'oreille ! J'ai essayé d'apprendre à lire la musique quand j'avais environ 18 ans, et je n'étais tout simplement pas doué pour cela, j'ai tout simplement échoué. Je n'y ai rien compris. Je pouvais faire les choses plus rapidement à l'oreille que de toute autre manière.

 

Avez-vous jamais suivi une méthode quelconque ?

TE - J'ai appris des chansons. J'ai travaillé la technique. J'ai travaillé à jouer les chansons et j'ai ainsi développé mon propre type de rituel pour travailler les parties plus difficiles à jouer, les jouant, les rejouant et les rejouant encore. C'est ainsi que j'ai également développé la force dans mes mains, et jusqu'à mon petit doigt. J'ai développé des manières de renforcer cela et tout ce genre de choses. J'ai aussi bien travaillé sur des compétences motrices que sur la manière de comprendre comment fonctionne la musique et tout cela - je n'en comprend toujours pas la théorie, mais je peux à peu près jouer sur n'importe quelle variation que vous me donneriez. Avec un peu de chance...

 

 C'est un formidable exploit ...

TE - Vous entrainez votre oreille. Ce que mon frère et moi avions l'habitude de faire était de nous tourner le dos et de jouer une note. Et la personne qui ne jouait pas la note devait la deviner. Nous avons ainsi entrainé nos oreilles à entendre des sons, puis des accords. Mon frère jouait par exemple un Mi7 et je devais dire que c'est un Mi7, et alors il disait que c'est bien cela pour jouer dans la foulée un Mib9 et moi je devais comprendre ce que c'était juste par le son. J'ai développé mon oreille de cette manière.

 

Mon professeur m'a raconté cette histoire et je me suis toujours demandé si elle était vraie ou non.

TE - Eh bien elle est vraie. Nous ne l'avons pas fait régulièrement (par exemple chaque jour) parce que nous étions toujours en voyage. Nous le faisions pendant que nous étions dans l'autocar, juste histoire de faire passer le temps. • Vous avez commencé les tournées lorsque vous étiez très jeunes... TE - Juste avant mon 6ème anniversaire. 

 

Etait-ce un rêve devenu réalité ou un travail acharné ?

TE - Cela a toujours été un travail acharné, mais cela a aussi toujours été ce que je crois être appelé à faire. Je travaille à présent plus dur que jamais. J'apprends davantage, je joue de mieux en mieux, j'écris tout le temps de nouvelles chansons, je rencontre des guitaristes dans le monde entier et quand je joue, cela fait quelque chose aux personnes qui écoutent - telle est ma raison d'être ici.

 

Estimez-vous que votre technique est constante ?

TE - J'ai des jours avec et des jours sans, comme chacun d'entre nous je pense. Il y a certains jours durant lesquels je sors bien préparé et je ne parviens tout simplement pas à gratter ma guitare, et il y en a d'autres durant lesquels cela coule si aisément que j'ai l'impression de me promener sur un tapis volant.

 

C'est une belle sensation lorsque cela arrive.

TE - C'est la sensation pour laquelle nous vivons ! • On m'a raconté une superbe histoire sur Chet Atkins. A la fin d'un entretien, le journaliste a dit à Chet - "Cette guitare sonne de façon incroyable". Chet a posé la guitare sur une chaise et a dit "Et maintenant sonne-t-elle toujours aussi bien ?". C'est drôle, mais il y a beaucoup à en apprendre.

 

Auriez-vous une histoire de guitare à nous faire partager, que vous trouvez intéressante ?

TE - Et bien, il y en a un tas de terribles. Je me souviens d'une fois, lorsque Chet et moi-même enregistrions un album ensemble. Sur la seconde piste qui s'intitule "To Be Or Not To Be", je doublais un solo. J'avais déjà joué toutes les parties mélodiques, et nous étions alors en train de monter nos solos. J'en étais à au moins dix essais, et je ne parvenais pas à mettre au point quelque chose qui me fasse vraiment frissonner. J'ai alors dit "Hé Chef, comment puis-je commencer avec çà ?". Et il m'a répondu que je ne parvenais pas à battre la mélodie ! J'ai alors démarré le solo en jouant la mélodie et il a naturellement coulé de source. Ainsi, au lieu de démarrer le solo spontanément, j'ai juste commencé par jouer la mélodie et cela a vraiment ouvert le solo pour moi et il est allé très loin à partir de là. "Tu ne parviens pas à battre la mélodie" - sont exactement les mots qu'il a utilisés.

 

Vous êtes le maître des harmoniques à la guitare - comment cela s'est-il développé ? par l'expérimentation ? y a-t-il eu quelqu'un pour vous montrer les bases ?

TE - Encore un fois Chet Atkins. Il a enregistré une chanson vers 1947 ou 1948 appelée "China Town, My China Town" et il a produit ce son. Et il nous a tous rendus fous. Et après il a sorti "When You Wish Upon A Star" et ce truc était fait des plus beaux harmoniques. Je me souviens avoir essayé de le reproduire durant mes jeunes années, mais cela paraissait impossible. La vérité est qu'il tenait un tas de ses idées de Lenny Breau, et Lenny les avait plutôt prises à un autre niveau, en avait une approche différente. J'ai ainsi supplié et emprunté et volé autant que possible à Chet et Lenny, et j'ai ainsi moi aussi créé ma propre technique.

 

 Et plus particulièrement les arpèges d'harmoniques...

TE - Chet faisait juste ce que je faisais de manière différente. Mais je pense que l'idée originale lui revient.

 

 Je suis malade de n'avoir jamais eu l'occasion de rencontrer Lenny Breau...

TE - Si vous souhaitez vraiment entendre quelque chose de très beau, vous pouvez le trouver sur iTunes, si vous y recherchez un album appelé "The best of Chet Atkins and friends" ("Le meilleur de Chet Atkins et de ses amis"). Chet et Lenny jouent "Sweet Georgia Brown". Etudiez cela. C'est une œuvre majeure.

 

Pour conclure, avez vous quelques conseils avisés ou inspirés pour les guitaristes tout autour de nous ? TE - Oui, assurez vous d'avoir quelques bonnes chansons à apprendre. De bonnes mélodies, de bonnes mélodies bien solides,de bonnes textures rythmiques [grooves], c'est ce qui fait tout. Ne travaillez pas trop en vous perdant dans les niaiseries et ne cherchez pas à impressionner les autres musiciens. Jouez simplement une bonne chanson, c'est ce que les gens souhaitent entendre.